
Tu décoles du Cousimbert ou de Charmey, tu cherches le thermique le long du relief, et en dessous de toi, sur les versants ou les alpages, quelque chose t’observe. Une marmotte figée à l’entrée de son terrier. Un chamois qui a levé la tête.
Ce moment, c’est une des raisons pour lesquelles on vole. Mais est-ce que tu t’es déjà demandé ce que ces animaux ressentent de leur côté, et ce qu’un simple survol peut déclencher ?
Je m’appelle Jérémy, je suis garde-faune dans le canton de Fribourg. Tu m’as sûrement déjà croisé au décollage de Charmey, en train de parler des tétras-lyres, du Cousimbert ou autres histoires de la faune sauvage. J’ai rédigé cet article avec la team de Thalia Parapente pour une raison simple : pas pour faire la morale, mais pour partager ce que je vois sur le terrain, et te donner des outils concrets. Parce qu’un pilote informé, c’est un pilote qui adapte son vol de lui-même, sans avoir besoin qu’une zone rouge sur une carte lui impose la décision.
C’est quoi, concrètement, un « dérangement » ?

Le dérangement, c’est tout changement dans le comportement ou les habitudes d’un animal causé par un facteur extérieur. Un vol isolé en été ? Peu d’impact. Des passages répétés sur un secteur de nidification au printemps ? C’est une autre histoire.
Les effets cumulatifs d’un dérangement fréquent peuvent entraîner :
- moins de reproductions réussies
- un affaiblissement physique ou génétique des individus
- et dans les cas extrêmes, la mort d’animaux déjà fragilisés
Nous, parapentistes, ne sommes pas les seuls acteurs en cause. Randonneurs, vététistes, chiens en liberté… la pression humaine est multiple. Mais notre capacité à atteindre des zones isolées, rapidement et silencieusement, nous place dans une catégorie particulière. On peut déranger sans le vouloir, et sans jamais s’en rendre compte.
Les deux périodes à connaître absolument
L’hiver : une question de survie énergétique
En hiver, beaucoup d’espèces réduisent leur métabolisme au strict minimum. Chaque déplacement dans la neige coûte de l’énergie. Une fuite provoquée par un prédateur, réel ou perçu, peut brûler des réserves qu’un animal ne pourra pas reconstituer. Et quand un site reçoit des centaines de personnes par jour, l’impact devient structurel.
La reproduction : une fenêtre très courte
Le rut, la gestation, l’élevage des jeunes : cette période est critique pour le maintien des populations. Des dérangements répétés à ce moment peuvent compromettre l’accouplement ou l’élevage. Répété sur plusieurs années, ce phénomène peut faire disparaître une espèce d’un secteur.
Vu d’en haut, tu ressembles à un rapace

C’est littéral. Pour de nombreuses espèces, une voile colorée qui passe en silence dans leur angle de vision ressemble à un prédateur en chasse. La réponse est instinctive : fuite, dispersion du groupe, interruption de l’alimentation.
Et si l’animal ne bouge pas, ça ne veut pas dire qu’il ne subit aucun stress. Le rythme cardiaque peut s’emballer sans qu’aucune fuite visible ne se produise. Le calme apparent d’un animal dérangé ne signifie pas l’absence d’impact.
Quelques règles simples lors d’une observation au sol :
- Profite du moment en restant discret
- Accroupis-toi, réduis ta silhouette
- Garde de la distance, laisse toujours une porte de sortie à l’animal
- Garde les images dans ta tête plutôt que pour les réseaux
Les oiseaux : notre boussole, et notre responsabilité

En cross, on les suit : les buses, les milans, les vautours lisent la masse d’air mieux que n’importe quel instrument. Mais en période de reproduction, ces mêmes oiseaux sont extrêmement vulnérables.
Un survol trop proche d’un site de nidification peut provoquer l’abandon du nid, parfois de façon définitive. Les œufs et les poussins se retrouvent exposés au froid et aux prédateurs. Pour des espèces à maturité sexuelle tardive et à faible taux de reproduction comme le gypaète barbu ou l’aigle royal, un seul échec de reproduction représente une perte significative pour la population locale.
Les alentours de nos sites de vol peuvent accueillir plusieurs dizaines d’espèces d’oiseaux nicheurs. C’est à avoir en tête dès la pré-vol.
Comment savoir si tu gênes un oiseau en vol ? Les signaux sont clairs et rapides :
- piqués répétés dans ta direction
- passages très proches de ta voile
- vrille ou roulis défensif
- virages très serrés autour de toi
Si tu observes un de ces comportements : change de direction immédiatement, accélère et si tu peux, fais les oreilles. Certains oiseaux n’hésitent pas à piquer sur la voile ou directement sur le pilote. Changer de cap immédiatement, c’est éviter le choc et laisser la famille continuer sa saison tranquillement.
Trois étapes pour voler sans empiéter
La Suisse est un petit pays. Les espaces vraiment calmes, où la faune peut souffler, sont rares et précieux. Plusieurs types de zones de protection existent, avec des règles différentes. Voici comment t’y retrouver.
Étape 1 : les interdictions fédérales
L’OSAC (Ordonnance sur les atterrissages en campagne) définit les zones où l’atterrissage est interdit pour toute l’aviation légère, parapente compris. Les districts francs en font partie : décollage et atterrissage y sont clairement interdits. Le survol reste autorisé, mais rappelle-toi : autorisé ne veut pas dire sans impact.
Pour les localiser, ouvre map.geo.admin.ch, tape « district franc » dans la barre de recherche, et active la couche OFEV. Les zones s’affichent en rouge/orangé.
Étape 2 : les zones de tranquillité cantonales

Ces zones sont obligatoires au niveau fédéral, mais chaque canton fixe ses propres règles : dates, limites géographiques, itinéraires autorisés, exceptions. En général, les restrictions s’appliquent de décembre à juin, avec des itinéraires officiels à respecter.
Sur map.geo.admin.ch, tape « zone de tranquillité » et active la couche OFEV. Tu vois les périmètres, mais pas les dates ni les exceptions. Sur le terrain, suis les panneaux officiels sans hésitation.
Étape 3 : les accords locaux
Ce ne sont pas des interdictions légales au sens strict, mais des arrangements négociés entre les clubs, la FSVL, les garde-faune et parfois les communes. Ces accords locaux existent précisément pour pérenniser la pratique dans des secteurs sensibles.
- une altitude minimale de survol sur un secteur de nidification
- un couloir ou un axe à respecter pour rejoindre un atterro
- des horaires (pas de vol tôt le matin en période de reproduction)
- un décollage ou atterrissage décalé de quelques dizaines de mètres
La FSVL publie les principaux accords sur son site dans la section SHV/FSVL Airspace. Si tu as un doute sur un secteur, demande à un pilote local ou à l’école du coin.
Voler mieux, c’est aussi ça
On passe des centaines d’heures à affiner notre lecture du terrain, notre gestion des thermiques, notre efficacité en cross. On peut aussi investir une heure à comprendre les zones sensibles autour de nos spots et les périodes critiques pour la faune locale. Ce n’est pas une contrainte : c’est juste faire partie du paysage avec un peu plus de conscience.
Sous ta trajectoire, il se passe beaucoup plus de choses que ce que tu vois depuis ta sellette. Si tu veux en savoir plus sur la faune locale ou sur les zones à respecter dans notre secteur, l’équipe de Thalia Parapente peut t’orienter vers les bons interlocuteurs et les ressources à jour pour planifier tes vols de façon responsable.


